La chimère
Dans notre promenade au royaume des démons et merveilles, c’est tout d’abord la chimère que nous croisons sur notre route.
Si nous vous disons que nous allons vous prouver l’existence réelle, tangible, de la chimère, vous allez penser qu’il s’agit précisément d’une chimère, telle que nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire d’une illusion, d’une vue de l’esprit, d’une croyance insensée et sans fondement.
Et pourtant, si l’on en croit l’origine étymologique de son nom, la chimère a bien existé. Elle fut même sans doute un terme employé par les premiers éleveurs de bétail pour désigner un animal non pas fantastique, mais bien réel – éleveurs qui, à l’instar des premiers agriculteurs ont changé la face du globe, les moeurs des hommes et des femmes, ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui.
En d’autres termes, cette chimère que nous croisons sur notre route aujourd’hui – dans ce royaume des démons et merveilles, monstres et prodiges, dont nous vous ouvrons les portes – ne fut sûrement pas un rêve utopique, une invention pure et simple, sortie tout droit de l’imagination, des peurs et des angoisses de nos ancêtres, qui vivaient dans un monde de superstitions, leur monde, par ignorance, comme nous le prétendons de nos jours.
Aujourd’hui, la chimère désigne, en embryologie animale, un organisme artificiel, c’est-à-dire créé uniquement par manipulation de tissus dont les composantes génétiques sont différentes et n’ont rien à voir les unes avec les autres – ce sont donc bien les hommes qui, aussi savants soient-ils, créent des monstres.
Du latin chimaera, dérivant du grec khimaira nommant une jeune chèvre d’un an à peine et s’apparentant sûrement à kimonos, qui est quant à lui le nom grec du chevreau, ce nom, certainement d’origine indo-européenne, s’avérant donc beaucoup plus ancien que la racine grecque dont il semble issu, était couramment utilisé par les éleveurs.
DE LA CHEVRE, MERE NOURRISIERE, A LA CHIMERE
Ce n’est qu’au XVIe siècle que le mot « chimère » fut employé pour désigner une création imaginaire, un animal fantasmagorique, une chose totalement inexistante. Avant cela, la chèvre et le bouc jouèrent des rôles importants dans de nombreuses croyances et légendes mythiques, parmi les peuples d’Afrique, du Proche-orient, d’Europe et d’Inde.
En d’autres termes, tous les peuples qui furent éleveurs accordèrent une place importante à la chèvre et au bouc. La chèvre est ainsi partout assimilée à la mère nourricière, tandis que le bouc est le grand principe fécondant, vital.
Toutefois, notre chimère des origines est, comme nous l’avons vu, indifféremment chèvre ou bouc, peut-être même les deux à la fois, puisqu’il s’agit d’un chevreau. Il semble bien que c’est au début du VIIe millénaire avant notre ère qu’a commencé l’élevage de la chèvre, soit il y a environ dix mille ans. Souvenons- nous alors que la chèvre vivait originellement dans les montagnes, et que si les hommes l’associèrent à la foudre, dans leurs croyances, mais aussi aux feux et fumées de la Terre, c’est parce qu’elle vivait près ou au-dessous des volcans ou sur les hauts sommet où les orages sont particulièrement violents, impressionnants spectaculaires.
C’est ainsi que tous les prophètes et guides des hommes qui eurent des visions et révélations, à commencer par Moïse sur le mont Sinaï, furent représentés comme des bergers, revêtus d’un manteau en peau de chèvre Peu à peu, de la peau de chèvre à la toison d’or, du chevreau à l’agneau du sacrifice ou agneau de Dieu, tout ce qui se rapporte à la chèvre prit un caractère sacré et fut le symbole de l’apparition devine sous formes d’éclairs et de flammes, surgis de la terre ou tombés du ciel. Le berger devint l’élu, le pâtre, le patriarche, le père, le chef spirituel.
Tout laisse donc supposer que dans l’esprit des premiers peuples nomades de la Terre qui furent éleveurs, le lait de chèvre devint un substitut vital à celui de la femme, qu’il prit ainsi l’aspect du lait de la Terre, de la Mère Nature si l’on préfère. Grâce à ce lait, symbole de toutes les vertus et qualités féminines, dans l’esprit de nos ancêtres, la Terre, qui fut longtemps considérée comme un dieu, devint une divinité féminine, et la chèvre la représentait. Elle se trouvait ainsi à côté des dieux, à flanc de montagne, près des volcans et des feux du ciel. Voici comment la Terre Mère nourricière avait enfanté les dieux, selon nos ancêtres.
On oublie trop souvent le rôle essentiel qu’ont joué les premiers éleveurs, et l’influence qu’ils ont exercée, et exercent toujours, sur nos mentalités et nos cultures.
Nombre de croyances et de mythes furent « Inventés » par eux. Ainsi, la chèvre devant une représentation Idéale, mythique et mystique, de la grande femelle initiatrice, si l’on ose dire, qu’est la Mère Nature, et le chevreau, son fils, le fils du Ciel et de la Terre, l’initié. Ce chevreau est l’animal fantastique que l’on retrouve présent dans le zodiaque pour symboliser le signe du Capricorne, surnommé précisément « l’initiateur » ou « l’initié » du zodiaque: il est pourvu d’une tête de chèvre ou de chevreau, et d’une queue de poisson ou de coquillage, selon le cas. En tant que chèvre, il s’élève sur les plus hautes montagnes il est donc près du Ciel. Mais avec sa queue de poisson ou en forme de coquillage, comme on en trouve évidemment au plus profond des mers, Il est aussi originaire des grandes profondeurs de la conscience. Idéalement, il est issu de ce qu’il y a de plus élevé et de plus profond. La chèvre, en laquelle les hommes et les femmes – et plus sûrement les femmes, d’ailleurs – ont trouvé un substitut au lait maternel, qui a dû sauver la vie d’enfants dont les mères sont mortes en couches, devint tout naturellement une figure exemplaire de la Terre nourricière.
Chèvre ou chimère, elle était mère, chèvre-mère si l’on préfère, utile, vitale, bienfaitrice, bien loin des monstres irréels et Inutiles, fabriqués de nos Jours en laboratoire, auxquels les hommes ont attribué le nom de chimères, parce qu’ils ont perdu leurs racines, leurs cultures, leur bon sens, tout simplement.
